Ils portent secours, sauvent des vies, affrontent le feu et la mort. Eux aussi ont besoin de soutien, parfois de repères. Pour les sapeurs-pompiers de Paris, il existe une figure à part : celle de l’aumônier militaire catholique. Rencontre avec l’abbé Gaëtan de Bodard, un homme de présence, de parole et d’écoute qui accompagne les soldats du feu dans un univers marqué par le devoir, la mort et la solidarité.

- L’abbé Gaëtan de Bodard est né en 1974. Il a effectué sa scolarité en Sarthe, notamment au Prytanée de la Flèche (72) puis son service militaire à Lourdes.
- Lors de la messe de Noël en 1993, il ressent l’appel à suivre le Christ. Après avoir rejoint le séminaire français de Rome, il est ordonné prêtre en 2001 pour le diocèse du Mans. Il a été curé de Fresnay-sur-Sarthe de 2016 à 2021.
- Il est actuellement mis à disposition par son diocèse pour le Diocèse aux Armées Françaises (DAF). Il est également en charge des vocations pour le DAF.
Quelle est votre mission principale en tant qu’aumônier militaire ?
Ceux qu’on appelle aumôniers sont des prêtres qui se trouvent auprès de personnes qui, dans l’absolu, ne peuvent pas se déplacer pour aller à l’église. C’est le cas d’un aumônier d’hôpital ou de prison… Par contre, c’est un peu différent pour les militaires, où l’aumonier est celui qui, notamment en OPEX (opération extérieure) apporte la présence de Dieu sur le terrain. C’est ce que j’ai vécu en 2008-2009 au Tchad, dans l’unité de parachutistes que je servais. J’allais les rejoindre dans le désert chaque lundi pour célébrer l’office. Le rôle de l’aumônier, c’est d’apporter le Christ à des gens qui ont des difficultés à aller le rejoindre
À Paris, il suffit de pousser la porte d’une église, non ?
Et bien ce n’est pas si simple. À la caserne, je m’adapte complètement aux contraintes des pompiers. Ce matin, à 9h30, une jeune femme qui se prépare au baptême est venue me voir, je suis disponible. Un pompier qui se prépare au mariage veut me rencontrer avec sa future épouse lors d’un horaire particulier, je suis disponible ! Mon job, c’est vraiment d’apporter le Christ à ceux qui en ont besoin ici.
D’où cette chapelle qui est dans la continuité de mon appartement. Elle est toujours ouverte à celui qui a besoin de déposer ses joies ou ses peines. À Champerret, il y a un CO (centre opérationnel) où tous les appels téléphoniques arrivent. Certaines situations sont vraiment dures à entendre. L’autre jour un pompier est venu à 4h du matin, il avait fait accoucher une dame, à distance. Et après sa garde, il s’est posé devant Jésus pour rendre grâce et remercier. Il avait réussi, il avait entendu au téléphone le bébé pleurer, c’était gagné !
Leur devise, c’est « sauver ou périr ». Et quand on rassemble les deux mots, ça fait « servir ».
Comment s’inscrit votre rôle dans l’organisation de la BSPP ?
Depuis qu’il y a des militaires, il y a des aumôniers militaires. Parce que ce sont des hommes qui, potentiellement, peuvent donner la mort ou la recevoir et qui peuvent partir loin de chez eux. Ici je suis considéré comme officier avec un statut (et non pas un grade) de capitaine. Je fais vraiment partie de l’institution, tout le monde me connaît parce que je prends une garde chaque semaine dans un centre de secours différent. Cela me permet de mieux comprendre ce qu’ils vivent. J’ai un « grade miroir », c’est très confortable car en fonction de la personne à laquelle je m’adresse nous sommes d’égal à égal. Sinon je suis « le Padre », expression autrefois familière qui est aujourd’hui utilisée couramment pour désigner l’aumônier militaire.

Quels sont les visages des pompiers ?
Ils ont entre 19 et 25 ans, arrivent de province et sont confrontés à Paris et ses tentations. Je les aide à bien discerner. Ils ont un métier vraiment dur qui les amène à sortir tout le temps de leur zone de confort : plusieurs fois par semaine, ils se lèvent en milieu de nuit. « Le vrai courage, disait Napoléon, c’est celui de 3 h du matin ! ». Ils peuvent avoir une vraie fatigue qui s’accumule et doivent rester vigilants. Je m’efforce de leur transmettre des valeurs de compassion, d’empathie et de respect, tant envers les victimes qu’entre collègues. Mais la question cruciale, c’est la mort. Ils sont confrontés au sang, à la violence, à la solitude, à la misère et ses odeurs écœurantes… Il faut savoir que leur formation est de seulement quatre mois avant d’être plongés dans le grand bain : ça peut être une personne en overdose avec la seringue plantée dans le bras ou bien un bébé avec le visage en sang qui est tombé de sa chaise haute, ou encore une personne morte seule à son domicile. À la Brigade, les pompiers sont soutenus par leurs cadres de contact mais aussi par une équipe de psys, médecins et assistantes sociales.
Quels types d’échanges ont-ils avec vous ?
À leur demande, je les accompagne quand ils viennent de vivre des choses difficiles : suicide, métro, graves accidents, mort d’enfant. Je fais aussi de la direction spirituelle avec un pompier qui vient me voir tous les mois pour faire le point. Des épouses de militaires viennent aussi assez facilement. Mais mon truc, c’est vraiment la préparation au baptême ou à la confirmation. Et c’est dans ce cadre-là que les jeunes se livrent davantage. Alors on parle de Dieu et je leur demande de se questionner sur la présence de Jésus dans leurs actes. Où est Jésus pendant ta manœuvre ? Où est Jésus quand tu accueilles un nouvel arrivant à la caserne ? J’essaie de leur rappeler l’importance de leur travail et les encourage à prendre soin d’eux-mêmes.
« Ma mission respecte la laïcité car elle n’impose rien. Elle propose un accompagnement dans le respect de chacun. Et auprès d’un musulman ou d’une personne athée qui est en train de mourir, je prie ! »
Racontez-nous quelques interventions marquantes ?
Mon premier accouchement (!), un 24 décembre, d’une femme seule d’origine africaine qui devait avoir 25 ans et qui en était à son sixième enfant ! Arrivés aux urgences, le chef dit à la sage-femme que je suis aumônier de la BSPP et que je n’ai jamais assisté à un accouchement ; il demande si je peux rester. Elle comprend tout de suite et m’appelle « mon Père ». Je me dis : « Il ne faut pas que tu t’évanouisses ! » Le bébé est arrivé en quelques minutes sans aucune péridurale. J’étais bouleversé par la précision des gestes médicaux, la vie qui jaillit et la douleur de cette femme. Que d’émotions !
Dans un tout autre registre, je suis allé célébrer le mariage d’un pompier à Provins. Pas le temps de trinquer avec les mariés, mon téléphone sonne ! C’était l’équipe de coordination médicale qui me prévient que la famille d’une dame en fin de vie réclamait un prêtre. Je suis parti aussitôt mais hélas lorsque je suis arrivé la dame était morte. J’ai béni son corps, j’ai donné l’absolution sous condition. On a prié avec la famille.
Autre situation : un homme qui voulait mourir s’est infligé cinq coups de couteau. Le médecin lui dit :« Je suis là pour vous aider, je m’occupe de vous ». On l’a descendu du 7e étage avec une échelle, et deux policiers à moto ont ouvert la route. Arrivé à l’hôpital, il nous a dit « Pourquoi j’ai fait ça ? » Dès qu’on s’occupe des gens qui souffrent, ils n’ont plus envie de mourir.
DE LA CASERNE A LA GROTTE DE LOURDES : LES POMPIERS EN PÉLERINAGE

Qu’est-ce que représente pour vous l’accompagnement des pompiers, dans le cadre du Pèlerinage Militaire International
(PMI) de Lourdes ?
Il y a un vrai investissement dans le PMI. D’abord, dans la préparation aux sacrements de ’initiation chrétienne des catéchumènes : une rencontre individuelle, en tête-à-tête, tous les quinze jours ou trois semaines avec les futurs baptisés. Ensuite, il y a des préparations plus terre-à-terre comme la préparation du chemin de croix, qui est un moment fort vécu avec le détachement de la Brigade, ou les visites matinales – à 6h du matin, trois jours d’affilée ! – de la grotte puis d’une des basiliques. D’autre part, il faut loger les pèlerins. Il y a quatre ans, nous étions 20, c’était facile, cette année, nous étions 170 participants !
Le PMI est un moment fort autour de la paix. Comment ce message résonne-t-il auprès des militaires, qui sont souvent en
première ligne ?
Les Pompiers de Paris sont pleinement militaires. Néanmoins, leur mission est assez différente de celles des soldats « en kaki ». À la BSPP, il n’y a pas d’armes : nos instruments à nous, c’est le tensiomètre et la pince à saturation pour ceux qui font du premier secours, ou des lances et des échelles pour ceux qui combattent le feu. Pour autant, leur mission est bien de ramener une forme de paix au milieu de la souffrance et du chaos.
Concrètement, qu’est-ce que les pompiers viennent chercher au PMI ?
Ils vivent ce pèlerinage à Lourdes comme un temps de pause, de réflexion et de convivialité avec les autres militaires de France et d’ailleurs. Pour d’autres, c’est parfois l’occasion de redécouvrir la foi de leur enfance ou de leur jeunesse : les temps de prière, chapelet, les passages à la grotte, processions ou messes les touchent parfois profondément au point que, chaque année, après le pèlerinage, certains renouent avec la foi et la pratique religieuse. Ils demandent alors à préparer leur première communion ou la confirmation, ou se mettent « en règle » avec l’Église.
Vous avez vécu plusieurs éditions du pèlerinage : quel moment, quel échange gardez-vous en mémoire ?
J’ai en tête les larmes d’émotion de ces grands gaillards, musclés, affûtés, à première vue solides et inébranlables, au moment de leur baptême ou de celui d’un de leurs camarades. Impressionnant et inattendu !



