Issu de la génération des judokas olympiques français, le Père Jason Nioka a choisi une autre trajectoire, celle du
sacerdoce. Ordonné prêtre pour le diocèse de Meaux, il a été nommé référent de l’aumônerie catholique aux J.O de Paris 2024, coordonnant une équipe de 40 aumôniers. Aujourd’hui il revient sur un parcours où la rigueur du tatami, le proverbe japonais Nana korobi ya oki — tomber sept fois pour se relever huit fois — et la grâce de la foi se sont rejoints pour former un seul et même chemin.

Comment le judo t’a-t-il façonné ?
Le judo m’a accompagné depuis l’âge de 3 ans. Au-delà de la motricité, il y a tout un code moral structuré autour de valeurs fondamentales : respect, modestie, politesse, contrôle de soi. Dès qu’on entre dans un dojo, on salue le tapis, son partenaire, son entraîneur. C’est une vraie démarche de transmission. Et puis pour maîtriser les techniques, il faut répéter, chercher le beau geste, accepter les chutes pour mieux se relever. Le judo, c’est littéralement « la voie de la souplesse ».
Dieu était-il déjà à l’œuvre dans ta pratique sportive ?
Oui, vraiment. En compétition, une seule défaite peut faire s’effondrer tout un monde. Vivre cela jeune, c’est apprendre la résilience, la patience, la capacité à se relever. C’est exactement ce que décrit le mystère de la vie chrétienne : les chutes, la réconciliation, la persévérance. Mon corps, ma pratique, m’ont préparé spirituellement sans que j’en sois pleinement conscient à l’époque.
Lourdes a été un tournant. Que s’est-il passé ?
Ma mère a vécu une conversion et notre famille partait chaque année en pèlerinage à Lourdes. Je devais avoir douze ans. Dans le sanctuaire, j’ai éprouvé quelque chose que je n’avais jamais ressenti : une paix profonde, intérieure. Spontanément, je l’ai comparée à la médaille que je venais de gagner au judo, mais la médaille ne me comblait pas autant. Lourdes me donnait une paix que je ne trouvais nulle part ailleurs. C’est là que tout a commencé, discrètement. Bien plus tard, c’est à Lourdes que j’ai fait ma retraite avant d’entrer à la Maison Saint-Augustin.
Comment reconnaître la voix du Christ dans le discernement d’une vocation ?
S’il y a une chose indispensable, c’est l’accompagnement spirituel : on ne discerne pas seul. Mon père spirituel a joué un rôle clé. Sans jamais rien m’imposer, notre cheminement commun a permis à ma vie de s’ordonner naturellement. Le discernement passe aussi par l’écoute : Dieu nous parle à travers les événements, les rencontres et ces mots qui résonnent au bon moment. La confirmation finale, c’est cette paix intérieure, découverte à Lourdes et qui ne m’a plus jamais quitté. Mon dernier conseil serait d’être soi-même. Dieu ne cherche pas des clones ou des modèles idéaux ; il nous appelle exactement tels que nous sommes.

Judo et combat spirituel : comment fais-tu le lien ?
Si le judo repose sur des tactiques concrètes— chercher le déséquilibre de l’adversaire, saisir le bon timing —, le combat spirituel est souvent plus subtil, fait d’occasions de pécher et de légers déséquilibres. Pourtant, le cœur de ces deux disciplines est le même : l’art de se relever après la chute. L’introspection nécessaire après une défaite sur le tatami ressemble à s’y méprendre à l’examen de conscience. Enfin, tout comme le coach au bord du tapis perçoit ce qui échappe au judoka dans le feu de l’action, l’Esprit Saint est là pour nous souffler la bonne direction au moment opportun.
Renoncer au sport de haut niveau : perte ou offrande ?
Les deux, sans doute. J’ai dû renoncer à un rêve de gosse. Le judo prenait une place tellement absolue— je mangeais judo, je dormais judo — qu’il s’était transformé en idole, une sorte de Veau d’or. Pour redonner la première place à Dieu, il m’a fallu couper radicalement. Au début, voir mes anciens adversaires remporter des médailles me donnait un pincement au cœur. Peu à peu, le détachement s’est fait. Ce que le Seigneur m’a offert en retour dépasse infiniment ce que j’aurais pu imaginer. Aujourd’hui, je vis ce renoncement non plus comme une perte, mais comme une offrande et une magnifique preuve de la Providence.
Qu’est-ce que ta mission aux JO t’a appris ?
L’expérience de la fraternité. Pendant un an, nous avons travaillé avec le Bureau des cultes du ministère de l’Intérieur et des référents musulmans, juifs, bouddhistes et protestants. Au village, chacun gardait ses croyances, mais nous formions un seul peuple au service des athlètes. Et ces amitiés perdurent : j’ai été invité à l’Institut du Monde Arabe pour un iftar – NDLR : rupture du jeûne lors du ramadan –, et nous nous sommes retrouvés en décembre à la Mairie de Paris pour les 120 ans de la laïcité. À Roissy, j’ai croisé une soeur bouddhiste présente au village ; nous avons plaisanté tout le trajet ensemble. Porter un projet commun dans une telle fraternité est un message fort, surtout dans un monde marqué par des guerres qu’alimentent les fractures religieuses. Avec le recul, j’ai réalisé avoir pris part à quelque chose qui me dépassait totalement. Pourtant, je n’ai rien fait d’autre que d’être là, simplement disponible et au service.

Les athlètes rencontrés ont-ils une soif spirituelle particulière ?
C’étaient souvent des chrétiens convaincus, impressionnants par leur capacité à tout remettre au Christ, dans la tension, l’échec ou la réussite. Je repense à celui qui est venu nous présenter sa médaille : il ne s’agissait pas d’un remerciement « transactionnel », mais d’un besoin de louer Dieu ensemble, conscients que tout est grâce. Leurs emplois du temps laissent peu de place, ce qui rend leur attachement à la Parole de Dieu d’autant plus vital et viscéral. Enfin, il est frappant d’observer que la faille physique — la blessure — agit souvent comme un révélateur : c’est au cœur de cette vulnérabilité qu’ils lâchent prise et s’abandonnent totalement à Lui.
L’écoute, est-ce un acte profondément chrétien ?
Dans un monde où l’écoute désintéressée se fait rare, cette gratuité est profondément libératrice : la personne sait qu’elle n’est pas instrumentalisée. C’est pour cette absence d’attente et de jugement que les athlètes venaient à nous. Il y a d’ailleurs là un point de vigilance pour l’Église : la tentation peut être grande d’utiliser la notoriété des sportifs comme un vecteur de communication sous couvert d’évangélisation. Notre mission première est au contraire de les protéger et de leur offrir cet espace d’écoute. S’ils décident ensuite de témoigner de leur foi, cela doit émaner de leur seule initiative, car un témoignage n’a de force et d’authenticité que s’il est radicalement libre.
Interview réalisée par Sophie Mattei pour Vocations 225

« La particularité de l’écoute des chrétiens, c’est la gratuité. L’écoute gratuite va permettre à la personne de rester libre, de ne pas se sentir instrumentalisée ou jugée. »


